début
imprimer
 
page source
 
   
   
   
 
   
   
 

Aimer c'est quoi ?

Aimer est l’état naturel de toute chose. Tout le monde aime ou alors, en lutte contre lui-même, se défend d’aimer. Aimer, il n’y a que ça, moi je vous le dis. On ne peut pas faire sans. C’est comme respirer. Si on n’aime pas, on s’affaiblit, on tombe malade et on meurt. Cela prend parfois 80 ans. Tandis que si on aime, on devient puissant, on sourit, on s’épanouit et on vit. Ça aussi, ça prend souvent 80 ans. J’affectionne l’expression anglo-saxonne « to be in love », littéralement traduite par le délicieux « être en amour » des Québécois. Elle me semble bien porter l’ampleur du sentiment qui nous habite parfois. Aimer, voilà le fondamental. C’est ce qui nous anime et nous pousse, c’est ce qui pousse en nous.

En être sensible, on ressent le manque d’amour autant que l’amour lui-même. L’incompréhension et la solitude ressenties alors sont vécues amèrement dans le secret espoir que cela change. Lorsque l’amour apparaît dans nos vies, nous ressentons un tel soulagement que nous voudrions ne plus nous en passer. Mais le fantasme de l’amour idéal s’accompagne presque toujours de la déception lorsque le temps révèle les différences entre les êtres. Au début c’est merveilleux, parce qu’au début nous ne connaissons pas l’autre et que nous avons tout loisir de projeter sur lui nos attentes. La déception est d’ailleurs à la mesure de l’idéal rêvé. Et pourtant, malgré tout ce qui nous dérange chez l’autre, ne nous convient pas ou nous laisse perplexe, nous nous attachons à ces êtres proches et à l’expérience de l’échange. Nous devenons dépendants des personnes et des situations que nous aimons, parce que nous nous en nourrissons et que nous voulons les garder. S’installe alors la peur de perdre et avec elle ce paradoxe effroyable : notre amour nous empêche d’aimer de manière détendue. Nous avons tendance à être suspicieux et nous cherchons à contrôler ceux que nous aimons. Autrement dit, plus on aime, plus on risque d’être dépendant et plus on est dépendant, moins on est apte à aimer. Nombre d’entre-nous en font la triste expérience ou développent une philosophie fataliste pour la supporter.

Que faire ? Prendre sa liberté. La non-dépendance s’affirme par l’autonomie affective. Et on ne peut la trouver que dans la foi en son propre destin. Non pas dans la confiance en l’autre, mais bien dans celle qu’on a en soi-même. On pourrait croire qu’une personne indépendante accorde à l’autre sa liberté, mais cela ne fait que confirmer l’idée d’appartenance. Il faudrait que l’autre me soit soumis pour que j’aie le pouvoir de l’affranchir. Or il s’agit plutôt de prendre conscience que l’autre est naturellement libre, indépendamment de ma volonté, qu’il est en pleine possession de ses choix. De même, ma liberté ne lui est pas subordonnée. C’est bien ce qu’il y a de merveilleux dans une relation d’indépendance : nous sommes ensemble parce que nous le voulons bien, parce que l’autre nous réjouit et nous motive à aimer. La seule chose à faire est donc de prendre et d’assumer sa propre liberté et ainsi de prendre la responsabilité de son propre bonheur. Ce faisant, nous encourageons implicitement l’autre à en faire autant. Aimer, c’est se réjouir du partage de ces bonheurs souverains.

Ainsi donc, l’amour demande du détachement. Il faut admettre que les êtres et les choses font leur route de manière autonome, bien qu’ils la fassent à nos côtés. Et réciproquement bien sûr. Celui qui peut aimer sans soumettre, parce qu’il accepte calmement l’éventualité du changement, celui-là est dans la puissance de l’amour. Certes, plus on aime, plus le détachement est difficile. Mais plus il est nécessaire. A l’extrême, il faudrait pouvoir se détacher de sa propre vie et prendre possession de soi avec détachement en s’amusant de son propre destin.

En fait, on pousse comme des arbres. Attirés par la lumière, coiffés par le vent et nourris par la terre qui nous porte. Nous poussons vers le haut, vers le plus grand, ajoutant chaque jour une feuille à notre ramure. Nous croyons bien sûr, mieux que les arbres, pouvoir bouger, aller et venir et courir le monde, mais notre course est immobile, car elle est intérieure. Juste sentons-nous parfois le frisson d’un souffle dans le feuillage. L’amour est notre sève, notre sang. L’amour est cette force qui pousse en nous et tout autours de nous. Energie qui nous transperce, nous pénètre de lumière et de sons, de goûts, d’odeurs et de frissons. Aimer, c’est percevoir cette énergie qui pousse partout, cette vie qui foisonne.

Mais comme l’humain n’assume qu’un point de vue sur la réalité, il a une vision limitée de ce qu’il pressent comme un tout. De fait, il observe l’amour sous forme de fragments, la vie de sorte morcelée. Et sa tentative à comprendre le monde se réduit à l’analyse de ce dont il est témoin. Nous voilà comme Colombo, cherchant la clé de l’affaire, devant l’énigme posée par tout ce qui nous échappe. La raison ne suffit pas à reconstituer le puzzle. Cela demande aussi de l’intuition. Il nous manque des pièces et c’est les autres qui les ont. Ce n’est qu’ensemble, mettant en commun nos morceaux de vérité, que nous pourrons reconstituer une image plus complète de la vie. C’est pour cela que l’amour est affaire de partage, d’échange et de relation. S’ouvrir à la « réalité » de ceux qu’on aime, permet d’élargir son point de vue et de recevoir une plus grande part du monde. Aimer, c’est percevoir la vie à travers le point de vue de l’autre.

L’amour étant partout et en tout, il est impossible à cerner. Nous n’avons pas le recul nécessaire. Nous en avons répertorié les diverses formes et hiérarchisé les implications dans une tentative désespérée d’échapper à cette impression de manque qui surgit face à l’adversité ou à l’injustice. Mais c’est de n’avoir pas compris que le manque n’est autre que de l’amour balbutiant. La vie se forme, se répand peu à peu, à travers tout et chacun comme d’infinis points de vue d’une conscience globale qui s’éveille. Et c’est en êtres sensibles que nous sommes touchés par l’amour et plus encore par son manque. Là où l’amour n’a pas encore pu se réaliser, là où il est encore en construction, nous ressentons une gêne, un vide que nous appelons souffrance. Mais ce malheur n’est que provisoire, le temps que le bonheur se construise et que la vie se révèle. Tout est bien. Parce que tout s’éveille.

L’amour des amoureux, si-si j’y viens enfin, est l’expérience humaine la plus propice à expérimenter ce mouvement d’éveil. Parce que l’amour amoureux est sans cesse choisi ou pour le moins concédé pour un temps l’un à l’autre. Il n’est pas soumis aux liens de la filiation, ni forcément subordonné à des intérêts communs. Chacun sait qu’il est toujours libre de partir. Il s’agit bel et bien d’une rencontre d’êtres dissemblables séduits de leur complémentarité et ce, jusque dans le corps, jusque dans l’intime. Deux êtres complets, entiers, deux destins qui se percutent et s’enflamment. Et c’est dans ce flot de sentiments partagés et d’émotions confiées qu’ils s’éveillent l’un l’autre à une perception plus profonde et plus vaste de l’univers.

Deux points de vue valent mieux qu’un, dit-on. Voilà l’histoire d’amour. La pensée qui se révèle en moi s’ajoute à celle qui réside en toi. Viens ma belle et ensemble contemplons le monde. Dis-moi ce que tu vois de ton regard bienveillant, je te dirai ce qu’il y a dans mon œil amusé. Et mêlons nos visions et nos sens jusqu’à ressentir le frisson amoureux de la vie dans chaque chose. Car c’est vêtu de sainte folie et tatoué de désir que je peux comprendre le monde.

Alors nous seront portés par la vague de ce désir fringuant, ce désir de sagesse joyeuse dans lequel on s’amuse à s’aimer vraiment. Amoureux de soi, de l’autre, des proches et des lointains, soyons fous et puissants, détachés et attentifs pour grandir ensemble, à la fois maître et disciple l’un de l’autre, pour un temps béni.

octobre 2007